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samedi 13 août 2016

L'Articulation entre Physique et Métaphysique chez Pierre Duhem - Troisième partie (chapitre 5 et 6)



II. La physique aux confins de la métaphysique
Nous avons vu dans la première partie en quel sens la métaphysique influence la physique, c’est-à-dire qu’à la conception positive de la théorie physique s’ajoute une compréhension de nature métaphysique, qui est la classification naturelle. Nous allons toujours étudier cette articulation, mais désormais du point de vue de la métaphysique. Ainsi, qu’en est-il de l’influence de la physique en métaphysique ?
On s’intéressera tout d’abord aux implications du phénoménalisme, en se demandant si une préméditation ne conduit pas Duhem à développer un système physique favorable à une métaphysique spécifique ou à ses convictions religieuses. On s’étendra aussi, pour compléter la question, à l’aspect historique de l’œuvre duhémienne. Ensuite, nous verrons qu’en cette œuvre se peut découvrir la trace d’une apologétique, pour ce faire, on cherchera suivant trois perspectives différentes : En premier, comment le phénoménalisme peut-il sans se renier, donner lieu à une apologétique ; secondement, et dans la continuité du premier chapitre, on abordera l’apologétique historique ; pour en dernier lieu, montrer la présence d’une apologétique métaphysique fondée sur la classification naturelle ‒ c’est-à-dire l’aspect métaphysique de la philosophie scientifique duhémienne, lequel est le prolongement du phénoménalisme.
Par la suite, nous traiterons dans les deux derniers chapitres un point essentiel de l’articulation duhémienne entre physique et métaphysique. Il s’agira d’éclaircir le lien que Duhem entrevoit entre sa philosophie de la physique et la cosmologie. Nous expliciterons alors en quel sens la cosmologie dépend de la physique, pour finalement concevoir l’idée de métaphysique de la science, rendue possible à travers la notion d’analogie dont Duhem fait usage. Après avoir précisé les conditions et les ressorts des procédés analogiques, nous achèverons sur les considérations que nous inspire l’analogie concrète que Duhem pressent entre son système physique et la cosmologie d’Aristote.

jeudi 11 août 2016

L'Articulation entre Physique et Métaphysique chez Pierre Duhem - Première partie (Introduction, chapitre 1 et 2)




Introduction
Pierre Duhem
Pierre Duhem est un savant français né le 10 juin 1861 à Paris et mort le 14 septembre 1916 dans sa résidence à Cabrespine. Nous sommes heureux, par conséquent, de rédiger notre mémoire à l’occasion du centenaire de sa mort. Physicien de profession, il enseigna d’abord à Lille de 1887 à 1893, puis un an à Reims et finalement à Bordeaux, à partir de 1894, où il y finit sa carrière. Pourtant, si la physique théorique fut son domaine de prédilection, Duhem avait un intérêt mathématique prononcé et il contribua également à la chimie. Le plus grand succès qu’il faudrait lui attribuer, de son point de vue assurément, est d’avoir fondé et assuré l’essor de l’énergétique ‒ théorie générale visant à unifier la physique ‒, bien que la physique contemporaine n’en ait retenu qu’un mince héritage.
Il profite dans le peu d’heures de loisir qu’il s’accorde pour exercer son talent de dessinateur, et le concilie habilement, en amateur de pérégrinations dans la nature, avec ses promenades sauvages dont il tire quelques beaux dessins. En outre, Duhem est un fervent catholique, né au sein d’une famille traditionnelle, il n’a jamais caché ses convictions monarchistes, et sa fille le dira proche du milieu de l’Action française. Un tel caractère n’arrangea pas sa confrontation scientifique avec Marcellin Berthelot, laquelle débuta à l’occasion de sa première thèse de 1886 portant sur le potentiel thermodynamique ; celle-ci réfutait indirectement le principe du travail maximum de ce dernier, ce pourquoi elle fut refusée. En effet, Berthelot, scientiste et républicain ardent, qui fut un temps ministre de l’Instruction publique (1886-1887), fit barrage à la carrière de Duhem, malgré ses qualités scientifiques et sa renommée internationale, en s’opposant notamment à ce qu’il obtienne une chaire à Paris.
Mais Duhem est aussi, et surtout en ce qui nous concerne, un philosophe et historien des sciences s’inscrivant dans la période du début du XXᵉ siècle ; et tel est le profil qui a le plus attiré les commentateurs. L’ouvrage qu’il publia en 1906 La Théorie physique : Son objet et sa structure est considéré désormais comme un classique de la philosophie de la physique, qui influença notablement l’épistémologie française.
La richesse de notre auteur a néanmoins été la cause d’interprétations diverses et même contradictoires à l’endroit de sa personnalité et de sa pensée1. Il nous faudra donc aborder l’œuvre de Duhem en prenant garde à sa complexité, et ne pas suivre un chemin qui éluderait trompeusement les contrastes variés et inévitables qui s’y repéreraient.

mardi 12 janvier 2016

L'influence pascalienne chez Pierre Duhem



Introduction


Avant même d’étudier l’implication de quelques grandes thèses pascaliennes dans l’œuvre de Pierre Duhem, certaines considérations préliminaires s’imposent à nous. Il est important par exemple, qu’en nous situant entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, l’on sache le regain que connut alors Blaise Pascal dans le milieu intellectuel, et la dissipation de l’idée romantique qu’on se fit de son génie, notamment du fait des nombreux travaux de Léon Brunschvicg et d’autres en la matière.

Cette influence, non plus, ne peut pas être fortuite et circonstancielle : Pierre Duhem est physicien théoricien et mathématicien, il est aussi philosophe des sciences et fervent catholique. L’auteur des Pensées est tout cela avant lui ; il est donc sensé d’y voir un modèle auquel notre savant a pu s’y référer plein d’assurance. Pour autant, il y a quelque pudeur dans sa réflexion pascalienne. Bien que le témoignage de ses proches ait révélé une certaine passion pour le philosophe de Port-Royal, Duhem ne lui a jamais dédié ces imposantes monographies que d’autres ont écrit. Un nombre minime de pages constitue tout le sujet, en sus de quoi elles ne paraissent que peu significatives. En revanche, c’est par les abondantes citations disséminées dans son œuvre, et souvent répétées, qu’il lui rend hommage. Citations, d’ailleurs, qui ne gisent pas n’importe où, mais qui ont une place importante dans l’articulation du discours duhémien. Elles apparaissent souvent après un énoncé comme la confirmation de ce qui précède, ou même à la fin du chapitre ou de l’ouvrage, comme une puissante formule à même de résumer le discours entrepris. Chacune de ses références n’est pas anodine, et de celles-ci l’on peut tirer, avec une bonne approximation, le galbe de son analyse.

jeudi 3 septembre 2015

Réalisme et scepticisme

Aussi loin qu’on puisse remonter, la philosophie apparaît comme un legs de la Grèce antique aux jeunes civilisations. Et quoique l’on ne puisse y établir sa naissance, elle y crût lors comme à l’âge de l’enfance. On présume que c’est Platon qui en donna le premier l’organisation sous la forme d’une triple partition : La Physique, l’Éthique (ou la Morale), la Dialectique (ou la Logique). Sauf le domaine de la Métaphysique, ces catégories devaient suffire à décrire complètement la philosophie, en faisant découler au besoin divers concepts. Comme si de ces trois sources l’on obtenait tous les affluents de la terre.
À l’époque, la science n’était qu’une sous-partie de la philosophie, ce n’est que très tard dans l’histoire qu’on les en distingua – de fait, cette distinction ne consiste rien de plus qu’en un artifice : comme si l’on pouvait pratiquer la science sans être guidé par une quelconque doctrine philosophique !

Ainsi, chaque école philosophique adopte une position particulière dans les catégories énoncées, se souciant parfois plus de l’une que de l’autre. Cependant, c’est la troisième division qui fait ici l’objet de notre intérêt, et sur laquelle nous aimerions nous étendre ; nous l’appellerons plutôt Épistémologie, car étant plus général et embrassant à notre sens la logique et la dialectique. Puisque la dialectique est l’art de raisonner, de parvenir au vrai, celle-ci ne peut être avant l’épistémologie1 qui est l’étude des connaissances, de leur formation dans l’esprit humain. Science de la science, résumée par une simple mais fondamentale question : d’où et comment vient la connaissance ?
C’est en ce domaine que nous analyserons deux positions philosophiques adverses – le réalisme et le scepticisme –, en prenant prétexte de l’ouvrage Les Académiques de Cicéron qui retrace la doctrine de l’Académie et son évolution au gré des disputes avec les Stoïciens notamment.