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dimanche 14 août 2016

L'Articulation entre Physique et Métaphysique chez Pierre Duhem - Quatrième partie (chapitre 7 et 8, Conclusion)

 

II. 3. La Cosmologie ou la métaphysique de la science
Arrivé à ce stade de notre mémoire, nous pensons avoir présenté suffisamment de preuves qui indiquent l’existence d’une doctrine métaphysique chez Duhem. On pourrait, en un certain sens, prétendre que l’idée de classification naturelle chez Duhem est révélatrice d’une métaphysique de la science. Il faudrait alors préciser qu’il s’agit d’une métaphysique portant sur la nature de la théorie physique, et non sur la nature des objets que ladite théorie étudie. Duhem ne s’est pas essayé à pénétrer les notions de matière, de force, de temps, etc. En revanche, il a tenté d’approfondir jusqu’au bout la notion même de théorie physique, par là, il a fait œuvre de métaphysicien.
Ce qu’on entend plus généralement par métaphysique des sciences, n’est autre que la philosophie de la nature : c’est-à-dire l’étude métaphysique des phénomènes et lois physiques, dans le but de sonder la réalité que nous cache la nature et d’interpréter diverses questions que laissent de côté les purs physiciens. Or, Duhem croit pouvoir avancer qu’il existe « un lien entre la théorie physique et la philosophie de la nature1 », et par là, soutient la possibilité d’une métaphysique de la science qu’il nomme cosmologie. Si l’on ne peut pas dire que Duhem soit devenu un véritable cosmologiste, l’importance de sa contribution réside en la définition qu’il donne de la discipline, et la légitimité qu’il lui accorde. Nous allons voir que la doctrine de la classification naturelle conditionne et se prolonge en une idée précise de ce que doit être la cosmologie.

samedi 13 août 2016

L'Articulation entre Physique et Métaphysique chez Pierre Duhem - Troisième partie (chapitre 5 et 6)



II. La physique aux confins de la métaphysique
Nous avons vu dans la première partie en quel sens la métaphysique influence la physique, c’est-à-dire qu’à la conception positive de la théorie physique s’ajoute une compréhension de nature métaphysique, qui est la classification naturelle. Nous allons toujours étudier cette articulation, mais désormais du point de vue de la métaphysique. Ainsi, qu’en est-il de l’influence de la physique en métaphysique ?
On s’intéressera tout d’abord aux implications du phénoménalisme, en se demandant si une préméditation ne conduit pas Duhem à développer un système physique favorable à une métaphysique spécifique ou à ses convictions religieuses. On s’étendra aussi, pour compléter la question, à l’aspect historique de l’œuvre duhémienne. Ensuite, nous verrons qu’en cette œuvre se peut découvrir la trace d’une apologétique, pour ce faire, on cherchera suivant trois perspectives différentes : En premier, comment le phénoménalisme peut-il sans se renier, donner lieu à une apologétique ; secondement, et dans la continuité du premier chapitre, on abordera l’apologétique historique ; pour en dernier lieu, montrer la présence d’une apologétique métaphysique fondée sur la classification naturelle ‒ c’est-à-dire l’aspect métaphysique de la philosophie scientifique duhémienne, lequel est le prolongement du phénoménalisme.
Par la suite, nous traiterons dans les deux derniers chapitres un point essentiel de l’articulation duhémienne entre physique et métaphysique. Il s’agira d’éclaircir le lien que Duhem entrevoit entre sa philosophie de la physique et la cosmologie. Nous expliciterons alors en quel sens la cosmologie dépend de la physique, pour finalement concevoir l’idée de métaphysique de la science, rendue possible à travers la notion d’analogie dont Duhem fait usage. Après avoir précisé les conditions et les ressorts des procédés analogiques, nous achèverons sur les considérations que nous inspire l’analogie concrète que Duhem pressent entre son système physique et la cosmologie d’Aristote.

vendredi 12 août 2016

L'Articulation entre Physique et Métaphysique chez Pierre Duhem - Seconde partie (chapitre 3 et 4)

 

I. 3. L’épistémologie duhémienne
I. 3. a. Sens commun et classification naturelle
L’hypothèse que nous venons d’employer, et qui attribue à Duhem l’utilisation de la méthode métaphysique pour justifier la classification naturelle, nous a paru confirmée par la clarification qu’elle amène sur une prétendue contradiction doctrinale. Mais on nous rétorquera que cela ne peut suffire à l’établir certainement. Aussi, il nous faut désormais étudier plus soigneusement comment la méthode métaphysique est exploitée par le physicien et les circonstances qui le doivent amener à user de cette méthode.
Duhem reconnaît que l’étude logique de la méthode positive ne permet pas d’en achever la compréhension, car elle ne peut rendre compte de tous ses principes. Dans un article intitulé « Quelques réflexions sur la science allemande », Duhem établit en citant Pascal une distinction qui s’avère cruciale :
« Les principes se sentent, les propositions se concluent, » a dit Pascal, qu’il faut toujours citer lorsqu’on prétend parler de la méthode scientifique. En toute science qui a revêtu la forme qu’on nomme rationnelle, la forme que, mieux encore, on appellerait mathématique, il faut, en effet, distinguer deux tactiques, celle qui conquiert les principes, celle qui parvient aux conclusions1.
La première tactique, selon Duhem, est du ressort de l’esprit de finesse. La seconde, autrement appelée méthode déductive, emprunte le talent de l’esprit géométrique. Or, la science ne peut se passer de l’une de ces facultés et s’appuyer exclusivement sur l’autre, sans quoi elle pourvoirait à sa ruine. Les deux sont nécessaires, et Duhem fustige leur excès respectif. En écrivant « Quelques réflexions sur la science allemande », Duhem s’en prend à cette manière de concevoir ‒ pour lui, trait caractéristique des Allemands ‒ qui exige de tout démontrer, tout déduire, et tout définir ; car la pleine certitude ne peut se présenter ‒ à l’esprit allemand ‒ autrement. À nouveau, Duhem se réfère à Pascal, et cite De l’esprit géométrique : « Contre cet ordre [celui de la géométrie] pèchent également ceux qui entreprennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes d’elles-mêmes2. »

jeudi 11 août 2016

L'Articulation entre Physique et Métaphysique chez Pierre Duhem - Première partie (Introduction, chapitre 1 et 2)




Introduction
Pierre Duhem
Pierre Duhem est un savant français né le 10 juin 1861 à Paris et mort le 14 septembre 1916 dans sa résidence à Cabrespine. Nous sommes heureux, par conséquent, de rédiger notre mémoire à l’occasion du centenaire de sa mort. Physicien de profession, il enseigna d’abord à Lille de 1887 à 1893, puis un an à Reims et finalement à Bordeaux, à partir de 1894, où il y finit sa carrière. Pourtant, si la physique théorique fut son domaine de prédilection, Duhem avait un intérêt mathématique prononcé et il contribua également à la chimie. Le plus grand succès qu’il faudrait lui attribuer, de son point de vue assurément, est d’avoir fondé et assuré l’essor de l’énergétique ‒ théorie générale visant à unifier la physique ‒, bien que la physique contemporaine n’en ait retenu qu’un mince héritage.
Il profite dans le peu d’heures de loisir qu’il s’accorde pour exercer son talent de dessinateur, et le concilie habilement, en amateur de pérégrinations dans la nature, avec ses promenades sauvages dont il tire quelques beaux dessins. En outre, Duhem est un fervent catholique, né au sein d’une famille traditionnelle, il n’a jamais caché ses convictions monarchistes, et sa fille le dira proche du milieu de l’Action française. Un tel caractère n’arrangea pas sa confrontation scientifique avec Marcellin Berthelot, laquelle débuta à l’occasion de sa première thèse de 1886 portant sur le potentiel thermodynamique ; celle-ci réfutait indirectement le principe du travail maximum de ce dernier, ce pourquoi elle fut refusée. En effet, Berthelot, scientiste et républicain ardent, qui fut un temps ministre de l’Instruction publique (1886-1887), fit barrage à la carrière de Duhem, malgré ses qualités scientifiques et sa renommée internationale, en s’opposant notamment à ce qu’il obtienne une chaire à Paris.
Mais Duhem est aussi, et surtout en ce qui nous concerne, un philosophe et historien des sciences s’inscrivant dans la période du début du XXᵉ siècle ; et tel est le profil qui a le plus attiré les commentateurs. L’ouvrage qu’il publia en 1906 La Théorie physique : Son objet et sa structure est considéré désormais comme un classique de la philosophie de la physique, qui influença notablement l’épistémologie française.
La richesse de notre auteur a néanmoins été la cause d’interprétations diverses et même contradictoires à l’endroit de sa personnalité et de sa pensée1. Il nous faudra donc aborder l’œuvre de Duhem en prenant garde à sa complexité, et ne pas suivre un chemin qui éluderait trompeusement les contrastes variés et inévitables qui s’y repéreraient.

jeudi 10 septembre 2015

Les principes de la contre-Révolution

Qu’est-ce donc que la contre-Révolution ? Combien en ont déjà entendu parler ? Quels sont ceux qui, de nos jours, peuvent définir, situer, détailler le courant contre-Révolutionnaire, énoncer ses grands principes et ses origines profondes ? Qui, en un mot, saurait se le représenter assez clairement pour en avoir une compréhension authentique et précise ?
Il est naturellement difficile, au milieu de la multitude des pensées pourtant classifiées en divers et nombreux courants, de s’y retrouver. La clef, c’est de pouvoir déchiffrer les rapports que ceux-ci entretiennent les uns aux autres, afin d’en établir la carte adéquate. Sous cet aspect, l’idée de la Révolution constitue le point névralgique par excellence. La simplification s’ensuit lorsqu’on applique son examen sur les rapports profonds et essentiels de ces courants. Ainsi l’on peut apparenter libéralisme et socialisme, prétendument ennemis jurés, comme s’abreuvant à la même source, c’est-à-dire le dogme révolutionnaire.
Dans le but de mener à bien l’esquisse que nous voulons donner de la pensée contre-Révolutionnaire, il nous faudra d’abord montrer ce qu’est foncièrement la Révolution, puis expliciter les principes dont elle se fait l’adversaire.

jeudi 3 septembre 2015

Réalisme et scepticisme

Aussi loin qu’on puisse remonter, la philosophie apparaît comme un legs de la Grèce antique aux jeunes civilisations. Et quoique l’on ne puisse y établir sa naissance, elle y crût lors comme à l’âge de l’enfance. On présume que c’est Platon qui en donna le premier l’organisation sous la forme d’une triple partition : La Physique, l’Éthique (ou la Morale), la Dialectique (ou la Logique). Sauf le domaine de la Métaphysique, ces catégories devaient suffire à décrire complètement la philosophie, en faisant découler au besoin divers concepts. Comme si de ces trois sources l’on obtenait tous les affluents de la terre.
À l’époque, la science n’était qu’une sous-partie de la philosophie, ce n’est que très tard dans l’histoire qu’on les en distingua – de fait, cette distinction ne consiste rien de plus qu’en un artifice : comme si l’on pouvait pratiquer la science sans être guidé par une quelconque doctrine philosophique !

Ainsi, chaque école philosophique adopte une position particulière dans les catégories énoncées, se souciant parfois plus de l’une que de l’autre. Cependant, c’est la troisième division qui fait ici l’objet de notre intérêt, et sur laquelle nous aimerions nous étendre ; nous l’appellerons plutôt Épistémologie, car étant plus général et embrassant à notre sens la logique et la dialectique. Puisque la dialectique est l’art de raisonner, de parvenir au vrai, celle-ci ne peut être avant l’épistémologie1 qui est l’étude des connaissances, de leur formation dans l’esprit humain. Science de la science, résumée par une simple mais fondamentale question : d’où et comment vient la connaissance ?
C’est en ce domaine que nous analyserons deux positions philosophiques adverses – le réalisme et le scepticisme –, en prenant prétexte de l’ouvrage Les Académiques de Cicéron qui retrace la doctrine de l’Académie et son évolution au gré des disputes avec les Stoïciens notamment.